Bon, Ça fait 3 semaines que je suis rentré d’une mission archéologique dans le désert d’Oman, et là depuis mon retour en France, tout me fait chier. Ça fait 20 ans que je participe à des missions archéologiques — 20 ans que ça fait partie de moi. Je sais que les retours sont toujours compliqués, mais cette fois tout est allé tellement vite que le goût amer de la fin de mission est pire que d’habitude. Passer d’un monde à cinq personnes — fouiller, photographier, le désert, le silence — pour se retrouver catapulté en urgence en Occident sans la moindre transition, saturé de monde et d’informations, enfermé dans des espaces restreints : ça me bute.

L’endroit où nous fouillions s’appelle Wadi Hasid. Le site se résume en quelques mots à : de la pierre, du sable, de la chaleur et du vent. C’est dans ce décor que durant l’âge du fer les nomades sont venus bâtir une structure en pierre immense et ériger leurs sépultures — au beau milieu un désert écrasant, avec un sable tellement fin qu’il s’infiltre partout : dans la bouche, les yeux, dans la tête.


Pendant 21 jours, « l’avant » était le maintenant. Plus de temps, plus d’urgences. Ça, c’était le vrai luxe.

  • 28 février : premières frappes américaines sur l’Iran.
  • 1er et 3 mars : Oman est touché.

À partir de ce moment-là, nous n’avions plus le loisir du passé. Il a fallu tout plier vite, réagir vite, contenir les événements pour préparer le lendemain. Le temps s’est empilé — les messages, les nouvelles, les questions. Personne n’était prêt. Le « maintenant » d’avant et celui d’aujourd’hui se sont percutés, et il fallait traiter tout ça en même temps.

L’Histoire restera enfouie à Wadi Hasid, sous les couches de sable et de pierres. Nous, il a fallu revenir dans le présent — croiser ceux qui gueulent dans la rue pour tout et rien, ceux qui râlent. Et franchement, ça me fait chier. Mais bon, évidemment que ça vous fait chier aussi, tout ça. Et finalement, ceux qui râlent sont ceux qui n’ont pas eu la chance de faire un break — alors je la ferme.

Une question m’est quand même venue à l’esprit en rédigeant cet article :

En tant qu’archéologue, comment gère-t-on la rupture entre l’immersion dans un temps long — des siècles, des millénaires — et l’irruption d’un événement immédiat comme les frappes militaires ?

Christophe SEVIN : Archéologue – Directeur Adjoint au bureau d’études Éveha International et responsable de la mission Wadi Hasid 2026.


L’archéologie impose une réflexion sur le temps long — siècles ou millénaires — mais les méthodes de datation actuelles ne permettent pas de descendre en dessous du siècle, ce qui fait que l’échelle de vie humaine nous échappe entièrement. Ce problème est particulièrement aigu pour la Préhistoire, où l’absence de textes nous prive de tout accès à la vie quotidienne des individus. On travaille alors avec des « cultures archéologiques » construites sur quelques vestiges matériels s’étalant sur des centaines d’années, des catégories qui n’avaient aucune réalité vécue pour les populations concernées. Cette distance temporelle crée une forme d’abstraction : l’histoire reconstituée devient presque fictive, déconnectée de l’expérience humaine concrète. L’archéologue se retrouve ainsi à étudier des hommes et des femmes en les noyant paradoxalement dans une continuité qui les efface.

L’irruption d’un événement immédiat et sidérant, comme ici le déclenchement de la guerre dans le Golfe Arabo-Persique, vient  brutalement nous rappeler à un temps court, substantiel, et dans lequel nous sommes nous-mêmes inscrits : nous prenons alors conscience que nous appartenons alors pleinement à l’histoire en train de se faire, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’un évènement retentissant comme celui-ci, et qui nous plonge d’un coup à nouveau à échelle de temps humain, le nôtre. La rupture est donc à la fois intellectuelle et profondément humaine.

De manière plus pragmatique, on ne “gère” pas vraiment le choc, on le reconnaît et on le subit dans un premier temps, les évènements sont sidérants, puis on reprend l’initiative et nous réagissons en conséquence. Les prérogatives et les enjeux changent. On passe d’une logique de recherche à une logique de réaction, d’évitement et de protection : il faut quitter la zone au plus vite, rentrer, et se mettre à l’abri. L’équipe, en l’espace d’une journée seulement, a ainsi basculé d’une logique de terrain et de recherche, à une logique de rapatriement avec tous les aspects logistiques afférents.

A posteriori, notre regard d’archéologue peut permettre de mettre en perspective ces événements. Nous savons que les conflits laissent des traces durables, qu’ils deviennent eux-mêmes des objets d’histoire. Cela ne les banalise pas, mais cela nous rappelle que ce que nous vivons aujourd’hui sera un jour interprété, étudié et questionné.

Travailler sur le passé nous enseigne que les sociétés ont toujours traversé des crises, parfois violentes, parfois ultime, conduisant à la disparition de sociétés et de civilisations entières. Cela ne console pas sur les évènements tragiques en cours, bien au contraire, mais cela nous oblige à les analyser sous un autre prisme, celui d’un temps long et à échelle de l’histoire de l’humanité.

Quand tu refermes une fouille, qu’est-ce que tu laisses derrière toi ? Et dans le cas précis de cette mission quel est ton ressenti sur ce point-là ?


Quand on referme une fouille, on ne laisse pas seulement un site derrière soi : on quitte un lieu que l’on a habité, au sens presque intime du terme. À force de travailler sur ses traces, un lien se tisse entre nous, les paysages, et les vies passées que l’on tente de comprendre. C’est encore plus fort sur un site isolé, dans un environnement naturel aussi saisissant que celui de Wadi Hasid, où l’on vit autant qu’on fouille.

Il y a eu des moments forts sur ce site, en particulier la mort d’un dromadaire le tout premier jour de fouille, qui s’est effondré juste devant notre voiture à notre arrivé, suivi le jour d’après de la naissance, également juste devant nous, d’un bébé dromadaire. Il s’est joué quelque chose de fort ces deux premiers jours, nous avons assisté à une espèce de « circle of life », et je suis intimement convaincu que ces évènements ne sont pas anodins. Le lieu, le site, nous a fait passer un message. Cela relève presque de la métaphysique, de la croyance ou de la foi, mais je suis convaincu que notre arrivée a bousculé quelque chose. 

Concernant les évènements présents et la fin brutale de cette fouille, je savais que ce serait la dernière mission. Mais le départ rapide imposé par les événements ne m’a pas permis de refermer ce chapitre sereinement, ni de dire véritablement “au revoir” au site. Il reste une forme de frustration : en trois années, il n’a pas livré ses mystères. Il les garde avec lui. Et moi, je repars avec ce sentiment d’inachevé, mêlé à l’attachement profond que j’ai développé pour ce lieu. 

J’ai fait en sorte de ne rien laisser sur le site, aucune trace de notre présence, pas un objet, pas un papier gras, pas un clou, alors je pense/j’espère n’avoir rien laissé de moi sur ce site, de l’avoir rendu intact à son environnement, mais en revanche ce site va, lui, continuer à m’habiter encore quelques temps. Je n’ai pas compris ce qu’il s’y est passé, le site était presque vide, c’est la première fois, et cela est d’autant plus fort que je sais, par comparaison, que nous sommes sur un site à vocation cultuelle et donc exceptionnel par sa nature même : les gens venaient ici pour se regrouper et croire. Deux personnes ont été scellées dans les fondations du monument, cela interroge mais aussi stupéfait, et je continue de penser souvent à ces deux personnes, à leur vie, à qui elles étaient et aux raisons de leur présence ici. 

Je ne laisse donc rien de moi sur ce site, mais lui va probablement continuer à m’habiter longtemps. J’ai ramené un galet trouvé en bas de la pente, qui est maintenant devant moi, sur mon bureau, il me rappellera tout ce que j’ai vécu à cet endroit et que certaines choses sont faites pour rester dans l’oubli et, comme le dirait Buffon, dans le « sombre abîme du temps ».

Clément JOSEPH : Archéologue, Responsable d’opération adjoint chez Eveha International


En tant qu’archéologue, on est souvent déconnecté de la profondeur du temps sur lequel on travaille, car c’est une réalité quotidienne. Je pense que le plus gros décalage vient de l’isolement dans lequel on vit en fouille, puis le retour à la vie normale. Pour ce qui est des frappes, au Moyen-Orient on peut être témoin de pas mal de violences, de manière directe ou indirecte, il faut vivre avec et avancer.

Moi , Joséphine OBRECHT, Clément JOSEPH, Agathe LENOIR, Christophe SEVIN

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